Live coding et transformation du geste instrumental
Journée d'étude — Un siècle d'inventions d'instruments électroniques
24 avril 2026 · Site Denis Papin · Salle A302
Raphaël Maurice Forment — Docteur en musicologie (UJM ECLLA, ED 3LA)
raphael.forment@gmail.com
Esthétiques et techniques du live coding en musique
Thèse de musicologie — soutenue le 10 janvier 2025
Laboratoire ECLLA, Université Jean Monnet de Saint-Étienne
Direction : Laurent Pottier (ECLLA, UJM), Alain Bonardi (Paris 8, CICM)
Jury : Christine Esclapez (présidente), Gérard Assayag (rapporteur), Florence Levé (rapporteure), Kevin Gohon, Vincent Rioux, Yann Orlarey (invité)
En filigrane, en observant le live coding au travers du prisme choisi par cette journée d'étude :
Lydia Goehr, Le Musée imaginaire des œuvres musicales (1992)
Goehr retrace l'émergence (~1800) du concept d'œuvre (work-concept) musicale comme force régulatrice : l'idée qu'une musique est un objet autonome et fixe, fidèle à une intention de compositeur, destiné à rejoindre la postérité d'un « musée » imaginaire. Ce qui précède ne relève pas encore de ce régime. Qu'en est-il, pour autant, de ce qui suit ?
Le paradigme beethovenien scelle ce basculement : autonomisation de l'œuvre, Werktreue (fidélité au texte), canon, interprétation pensée comme service rendu à l'œuvre. Une grammaire héritée qui continue de structurer nos attentes sur l'expressivité, l'authenticité et l'intention musicale. L'une des forces motrices historiques de la musicologie et des études musicales.
Référence : Lydia Goehr, Le Musée imaginaire des œuvres musicales. Un essai de philosophie de la musique, trad. de l'anglais (États-Unis) par C. Jaquet et C. Martinet, Paris, Philharmonie de Paris, coll. « La rue musicale », 2018, 574 p. [éd. orig. Oxford UP, 1992 ; 2e éd. 2007].
Un siècle d’inventions d'instruments électroniques pour un contrôle gestuel expressif du son de synthèse pour la création musicale
La notion d'expression est une notion musicologique / critique particulièrement riche et dangereuse :
Une pratique musicale paradoxale qui amène facilement à rompre de nombreux repères perceptifs d'analyse :
C.f. travaux de thsèe : les pratiques du live coding ne semblent pas porter un discours univoque sur les notions d'expressivité, de composition, d'interprétation, d'agentivité, etc. Ceci est le fait d'une rupture technologique majeure, celle du siècle passé, sur laquelle les live coders entendent développer un discours.
« Laissez moi vous dire ce que vous voyez. [...] Sur la droite de l'écran vous voyez l'éditeur de texte. C'est mon piano, ma guitare, mon corps en quelque sorte, à l'intérieur de l'ordinateur » Renick Bell, extrait de performance.
« Beaucoup ont proclamé que « l’ordinateur portable est la nouvelle guitare folk ». Si cela est vrai, alors PB_UP est le premier groupe acoustique de musique d’ordinateur »Powerbooks Unplugged, https://web.archive.org/web/20120216040047/http://pbup.goto10.org/.
« Un instrument est une théorie de la musique […] une incarnation de la théorie, de l'idéologie et souvent de l'esthétique. » Thor Magnusson, Sonic Writing, Bloomsbury, 2019.
« Exalter la position du langage de programmation […] comme force expressive. » Nick Collins, Alex McLean, Julian Rohrhuber & Adrian Ward, « Live coding techniques for laptop performance », Organised Sound, vol. 8, n° 3, 2003.
« L'ordinateur est un sujet plutôt qu'un outil — valorisé comme le médium possible d'une expression musicale et humaine, comme outil de formalisation et de réalisation d'une pensée musicale de nature algorithmique. » Raphaël Forment, « Some thoughts have a certain sound » : esthétiques et techniques du live coding en musique, thèse de musicologie, UJM — ECLLA, 2025.
Le geste et l'expressivité se déplacent de l'instrument... vers une acception plus holistique de ces notions : l'expressivité, c'est ce que fait le musicien lorsqu'il est en prise avec le système technique / le dispositif de création. Il est visible, se rend visible, car il joue avec la machine, non grâce à elle.
Embodiement / Liveness : les notions mobilisées par les live coders pour étudier leurs pratiques de création
Un déplacement et/ou un délaissement du discours sur l'expressivité au profit des notions de présence et d'agence.
« Live coding asks questions about liveness, inviting us to reflect on what it means to be live — to have bodies, to communicate, to act. » Blackwell, Cocker, Cox, McLean, Magnusson, Live Coding: A User's Manual, MIT Press, 2022.
L'œuvre / l'interprétation peut être fixée, rejouée, éditée, etc. Le son devient une matière de travail : traitement / synthèse. Une rupture profonde et durable.
Le calcul absorbe l'âge électrique. L'ordinateur devient instrument de recherche, de travail, de restitution et de production. Normalisation de la synthèse et du contrôle numérique.
Normalisation technologique et disséminations. Relecture(s) critique(s) et positionnement des artistes, hybridations et rejets.
Le monde musical subit décennie sur décennie une mutation technologique durable, qui s'accompagne d'une transformation des repères perceptifs, des modes de création : technique, esthétique, poïétique, etc. La question du geste musical, dans son acceptation classique (immédiateté, expressivité) perdure comme un point de référence et comme une reconquête à effectuer au prisme des mutations technologiques.
Prolongement et extension du contrôle gestuel expressif sur les corpus et répertoires musicaux existants :
Émergence d'un nouveau rapport à la musique de régime phonographique en opposition aux musiques de traditions orales et de tradition écrite. Apparition de pratiques de digestion technologique. Prise en acte de la disponibilité de la matière sonore comme ressource créative et comme accès médiatisé au phénomène sonore :
L'ordinateur entre en musique par remédiation de la rupture technologique déjà en acte. Il ne se présente pas comme objet technologique / objet culturel propre. Il imite et accompagne le monde antérieur du musicien.
Quelles conséquences ? pendant une génération (au moins), l'ordinateur est partout dans la musique sans jamais y être comme ordinateur ou bien comme sujet explicite de la création : perception culturelle du rôle de l'ordinateur. Le phonographique est absorbé, la rupture numérique reste différée : quelle digestion ?
« Un langage de live coding est un environnement dans lequel les live coders s'expriment, et il n'est jamais neutre. » Alan Blackwell, Emma Cocker, Geoff Cox, Alex McLean, Thor Magnusson, Live Coding: A User's Manual, MIT Press, 2022, p. 134.
La question n'est donc pas : comment rendre l'ordinateur expressif ? Il possède déjà ses propres affordances expressives et ses particularismes : contrôle gestuel différé, capacité de calcul, traitement de données, etc. Toutefois, à quelles conditions culturelles son expressivité et celle du musicien-programmeur peut-elle être reconnue comme musicale ?
Le live coding joue des affordances et des contraintes expressives héritées de la révolution technique issue du mouvement phonographie → numérisation. C'est une pratique, parmi d'autres, qui prend acte d'une rupture épistémique et théorique et réintroduit de l'expressivité et de l'agence là où cette dernière s'était amoindrie lors du processus de remédiation.
La « faiblesse expressive » pointée en Partie II n'est donc pas un défaut : c'est le prix d'un déplacement.
« Give us access to the performer's mind, to the whole human instrument. […] » TOPLAP, Manifesto Draft, 2004.