Le code comme conversation

Live coding et transformation du geste instrumental

Journée d'étude — Un siècle d'inventions d'instruments électroniques
24 avril 2026 · Site Denis Papin · Salle A302

Raphaël Maurice Forment — Docteur en musicologie (UJM ECLLA, ED 3LA)

  1. IPrésentation et introduction : le live coding
  2. IIParler d'« expressivité »  : se positionner ?
  3. IIIDe l'électrification du monde musical vers la normalisation du post-numérique
Les deux volumes de la thèse

« Some thoughts have a certain sound »

Esthétiques et techniques du live coding en musique

Thèse de musicologie — soutenue le 10 janvier 2025
Laboratoire ECLLA, Université Jean Monnet de Saint-Étienne

Direction : Laurent Pottier (ECLLA, UJM), Alain Bonardi (Paris 8, CICM)

Jury : Christine Esclapez (présidente), Gérard Assayag (rapporteur), Florence Levé (rapporteure), Kevin Gohon, Vincent Rioux, Yann Orlarey (invité)

Sardine Cagire Topos Sova Strix Bitfielder BuboQuark CoolSoup Sator Bruitiste AudioShade SliderWolf
Communale — Bubo
Poster Algorave 2026 — Grrrnd Zero
cookie.paris/posts/2025-06-06-algorave-gz
toplap.org
athenor.com/residences-projets-de-territoire-creations/2025-26/cora-live-coding
raphaelforment.fr/notes/bourges
sova.livecoding.fr
cagire.raphaelforment.fr
SuperCollider
Sonic Pi
TidalCycles
Strudel
FoxDot
Hydra
Sardine
Cagire
Сова
youtu.be/S5eaQvO-2so?t=22m
montage_soutenance.mp4
  • Quelles évolutions notables de la perception que peuvent avoir les live coders de l'expressivité et du geste musical en comparaison à d'autres domaines musicaux ?
  • En quoi l'émergence d'une nouvelle lutherie est-elle le marqueur d'un glissement épistémique et esthétique progressif et durable ?

En filigrane, en observant le live coding au travers du prisme choisi par cette journée d'étude :

  • Est-il possible d'identifier un siècle musical et d'analyser le geste dans ce cadre conceptuel ?
  • Quelles transformations de la notion d'instrument et d'agentivité ? Ces notions conditionnent pour une large part l'étude même de l'expressivité.
II

Parler d'« expressivité » : se positionner ?

Couverture — Le Musée imaginaire des œuvres musicales, Lydia Goehr, Philharmonie de Paris, 2018

Un romantisme culturel éternel

Lydia Goehr, Le Musée imaginaire des œuvres musicales (1992)

Goehr retrace l'émergence (~1800) du concept d'œuvre (work-concept) musicale comme force régulatrice : l'idée qu'une musique est un objet autonome et fixe, fidèle à une intention de compositeur, destiné à rejoindre la postérité d'un « musée » imaginaire. Ce qui précède ne relève pas encore de ce régime. Qu'en est-il, pour autant, de ce qui suit ?

Le paradigme beethovenien scelle ce basculement : autonomisation de l'œuvre, Werktreue (fidélité au texte), canon, interprétation pensée comme service rendu à l'œuvre. Une grammaire héritée qui continue de structurer nos attentes sur l'expressivité, l'authenticité et l'intention musicale. L'une des forces motrices historiques de la musicologie et des études musicales.

Référence : Lydia Goehr, Le Musée imaginaire des œuvres musicales. Un essai de philosophie de la musique, trad. de l'anglais (États-Unis) par C. Jaquet et C. Martinet, Paris, Philharmonie de Paris, coll. « La rue musicale », 2018, 574 p. [éd. orig. Oxford UP, 1992 ; 2e éd. 2007].

Une lecture du sujet...

Un siècle d’inventions d'instruments électroniques pour un contrôle gestuel expressif du son de synthèse pour la création musicale

La notion d'expression est une notion musicologique / critique particulièrement riche et dangereuse :

  • Une notion centrale pour toute la théorie musicale philosophique et esthétique tout au long du XIXème et XXème siècle, car en lien étroit avec la notion d'œuvre qui structure le champ culturel. Ancrée dans la perception, le ressenti, liée à la compréhension du répertoire par l'auditeur.
  • Notion structurante pour la composition, l'analyse musicale, la sémiotique, avec des ramifications pour tout les acteurs du monde musical, autour des musiques de répertoire :
    • Du côté du compositeur : traduire une intention par un fait d'écriture musicale, marquer une sensibilité.
    • Du côté de l'interprète : expressivité propre à l'interprète d'une œuvre, marqueur de son identité sonore.
    • Des instruments : l'instrument comme transducteur, doit être un outil expressif de médiation...
    • Une notion judicative : expressif par rapport à ... ? Un prédicat comparatif face à l'inexpressif.
  • La notion est ici rattachée à la notion de siècle et de création musicale : sommes nous dans un musée ?
Erik Satie — Sports et divertissements, partition autographe
Erik Satie, Sports et divertissements, musique et calligraphie d'Erik Satie, dessins de Charles Martin, Paris, Lucien Vogel, 1914 (publié 1923) — fac-similé du manuscrit autographe.

Le live coding face au musée

Une pratique musicale paradoxale qui amène facilement à rompre de nombreux repères perceptifs d'analyse :

  • Une hyperabondance textuelle : le texte est la condition même du jeu et le matériau premier, sans que la notion d'œuvre n'apparaisse comme opérante, structurante ou essentielle pour les musiciens live coders.
  • Une faiblesse expressive : en rapport à l'instrument traditionnel, une brisure nette entre geste et effet sonore.
  • Une exécution mécanique / machinique : la musique est interprétée par l'ordinateur.
    • Les contrôles haptiques sont rares, suffisament pour apparaître comme une rupture ou un mode de jeu.
    • Le corps musicien est présent mais il est en dehors du temps, décorrélé du résultat sonore.
    • Rôle structurel joué par des processus algorithmiques, stochastiques, génératifs, pseudo-aléatoires.
  • Une agentivité limitée et/ou distribuée : l'ordinateur comme co-improvisateur, le réseau comme mode de distribution de l'agence.

C.f. travaux de thsèe : les pratiques du live coding ne semblent pas porter un discours univoque sur les notions d'expressivité, de composition, d'interprétation, d'agentivité, etc. Ceci est le fait d'une rupture technologique majeure, celle du siècle passé, sur laquelle les live coders entendent développer un discours.

Une reconfiguration de l'expressivité et de sa manifestation

« Laissez moi vous dire ce que vous voyez. [...] Sur la droite de l'écran vous voyez l'éditeur de texte. C'est mon piano, ma guitare, mon corps en quelque sorte, à l'intérieur de l'ordinateur » Renick Bell, extrait de performance.
« Beaucoup ont proclamé que « l’ordinateur portable est la nouvelle guitare folk ». Si cela est vrai, alors PB_UP est le premier groupe acoustique de musique d’ordinateur »Powerbooks Unplugged, https://web.archive.org/web/20120216040047/http://pbup.goto10.org/.
« Un instrument est une théorie de la musique […] une incarnation de la théorie, de l'idéologie et souvent de l'esthétique. » Thor Magnusson, Sonic Writing, Bloomsbury, 2019.
« Exalter la position du langage de programmation […] comme force expressive. » Nick Collins, Alex McLean, Julian Rohrhuber & Adrian Ward, « Live coding techniques for laptop performance », Organised Sound, vol. 8, n° 3, 2003.
« L'ordinateur est un sujet plutôt qu'un outil — valorisé comme le médium possible d'une expression musicale et humaine, comme outil de formalisation et de réalisation d'une pensée musicale de nature algorithmique. » Raphaël Forment, « Some thoughts have a certain sound » : esthétiques et techniques du live coding en musique, thèse de musicologie, UJM — ECLLA, 2025.

Le geste et l'expressivité se déplacent de l'instrument... vers une acception plus holistique de ces notions : l'expressivité, c'est ce que fait le musicien lorsqu'il est en prise avec le système technique / le dispositif de création. Il est visible, se rend visible, car il joue avec la machine, non grâce à elle.

Embodiement / Liveness : les notions mobilisées par les live coders pour étudier leurs pratiques de création

Un déplacement et/ou un délaissement du discours sur l'expressivité au profit des notions de présence et d'agence.

Embodiement

  • Baalman, « Embodiment of Code », ICLC 2015 — les doigts incorporent le langage (mémoire mécanique) et la pratique inscrit le vocabulaire dans le corps.
  • Cocker, « Live Coding / Weaving », ICLC 2015 — décision incarnée, mêtis comme art du moment opportun.
  • Armitage, Subtlety and Detail in Digital Musical Instrument Design, thèse de doctorat, Queen Mary University of London, 2022 — finesse, nuance et interaction incarnée dans la facture des instruments numériques.
  • Diapoulis, Expression in Live Coding: Gestural Interaction for Machine Musicianship, thèse de doctorat, Chalmers University of Technology, 2023 — enquête récente sur l'expressivité gestuelle et l'interaction incarnée en live coding.

Liveness

  • Auslander, Liveness: Performance in a Mediatized Culture, Routledge, 3e éd. 2023 (1re éd. 1999) — texte-source des performance studies.
  • Parkinson & Bell, ICLC 2015 — la liveness comme activité du performeur, non comme présence-spectacle.
  • McLean, Artist-Programmers and Programming Languages for the Arts, thèse de doctorat, Goldsmiths, University of London, 2011 — thèse fondatrice du champ, codeur-performeur comme figure propre.
  • Tanimoto, « A Perspective on the Evolution of Live Programming », LIVE 2013 — hiérarchie à six niveaux de la liveness computationnelle.
« Live coding asks questions about liveness, inviting us to reflect on what it means to be live — to have bodies, to communicate, to act. » Blackwell, Cocker, Cox, McLean, Magnusson, Live Coding: A User's Manual, MIT Press, 2022.
Crash Server en performance
Crash Server, duo de live coding basé à Strasbourg. Source : youtube.com/watch?v=MWdZ2b8Pm5A
III

De l'électrification du monde musical vers la normalisation du post-numérique

Un siècle de rupture technologique et esthétique

  1. ~1870 – 1950

    Électrification, phonographie
    & amplification

    L'œuvre / l'interprétation peut être fixée, rejouée, éditée, etc. Le son devient une matière de travail : traitement / synthèse. Une rupture profonde et durable.

  2. 1960 – 2000

    Numérisation et discrétisation

    Le calcul absorbe l'âge électrique. L'ordinateur devient instrument de recherche, de travail, de restitution et de production. Normalisation de la synthèse et du contrôle numérique.

  3. 2000 →

    Le post-digital
    & et les lutheries contemporaines

    Normalisation technologique et disséminations. Relecture(s) critique(s) et positionnement des artistes, hybridations et rejets.

Électrification, amplification, enregistrement et diffusion

Prolongement et extension du contrôle gestuel expressif sur les corpus et répertoires musicaux existants :

  • Instruments mécaniques, électro-mécaniques puis électriques : prolongements, découvertes et inventions.
    • D'une part : rupture vis-à-vis du contrôle gestuel comme condition pour l'accès à l'expérience musicale.
    • De l'autre : une relative continuité organologique, logique d'augmentation organologique.
  • Enregistrement mécanique puis électrique → diffusion et mise en espace du son enregistré.

Émergence d'un nouveau rapport à la musique de régime phonographique en opposition aux musiques de traditions orales et de tradition écrite. Apparition de pratiques de digestion technologique. Prise en acte de la disponibilité de la matière sonore comme ressource créative et comme accès médiatisé au phénomène sonore :

  • Rupture dans le rapport du corps musicien à la production sonore.
  • Musique concrète, expériences radiophoniques, diffusion et captation.
  • Musiques mixtes : hybridations, augmentations, traitement et synthèse.
  • Composition électroacoustique et musiques expérimentales.
Telharmonium — Thaddeus Cahill, 1896–1914 Theremin — Leon Theremin, 1928 Trautonium — Friedrich Trautwein, 1930 Ondes Martenot — Maurice Martenot, 1928 Sonothèque John Cage & David Tudor en performance Grateful Dead — Wall of Sound Acousmonium — orchestre de haut-parleurs

Une transition technologie inachevée ?

L'ordinateur entre en musique par remédiation de la rupture technologique déjà en acte. Il ne se présente pas comme objet technologique / objet culturel propre. Il imite et accompagne le monde antérieur du musicien.

  • Position industrielle et productiviste : outil de (post-)production, d'édition et d'archivage. Logique Digital Audio Workstation : le studio tient désormais dans la boîte. Compatible avec une contrainte technologique forte, celle de l'impossibilité — temporaire — du temps réel.
  • Décalques skeuomorphiques et métaphores : accompagner l'appropriation de l'outil par une décharge de métaphores et d'analogies. L'ordinateur comme interface d'imitation du monde.
  • Continuités gestuelles : clavier, pad, souris : des affordances mécaniques héritées, non propres à la machine.
  • Quelles conséquences ? pendant une génération (au moins), l'ordinateur est partout dans la musique sans jamais y être comme ordinateur ou bien comme sujet explicite de la création : perception culturelle du rôle de l'ordinateur. Le phonographique est absorbé, la rupture numérique reste différée : quelle digestion ?

  • Jay David Bolter & Richard Grusin, Remediation, MIT Press, 2000.
  • Thor Magnusson, Sonic Writing, Bloomsbury Academic, 2019.
  • Paul Théberge, Any Sound You Can Imagine, Wesleyan University Press, 1997.
Fairlight CMI Bitwig Studio Autechre Compresseur u-he Diva Reaper Eurorack

Trois façons de digérer la rupture numérique

« Un langage de live coding est un environnement dans lequel les live coders s'expriment, et il n'est jamais neutre. » Alan Blackwell, Emma Cocker, Geoff Cox, Alex McLean, Thor Magnusson, Live Coding: A User's Manual, MIT Press, 2022, p. 134.

La question n'est donc pas : comment rendre l'ordinateur expressif ? Il possède déjà ses propres affordances expressives et ses particularismes : contrôle gestuel différé, capacité de calcul, traitement de données, etc. Toutefois, à quelles conditions culturelles son expressivité et celle du musicien-programmeur peut-elle être reconnue comme musicale ?

  • Contournement et absorption : Modulaire, hardware. Miniaturisation et incorporation de l'ordinateur pour recentrer le geste expressif sur le corps musicien et sur l'instrument. Poursuite d'une tradition.
  • Hybridation : Coexistence des régimes technologiques enchevêtrés avec le corps musicien, geste recomposé par l'utilisation d'éléments technologiques hétérogènes. Digestion par empilement et par appropriation.
  • Assomption. L'ordinateur comme scène, le code comme matière, l'écriture comme geste et expression.

Quel régime d'existence pour la musique post-numérique ?

Le live coding joue des affordances et des contraintes expressives héritées de la révolution technique issue du mouvement phonographie → numérisation. C'est une pratique, parmi d'autres, qui prend acte d'une rupture épistémique et théorique et réintroduit de l'expressivité et de l'agence là où cette dernière s'était amoindrie lors du processus de remédiation.

  • l'algorithme comme matériau : prolongement d'un cran du son-matière de l'électroacoustique 
  • l'écriture du code comme geste : le code projeté réinscrit un corps visible dans la performance 
  • la non-neutralité du langage : chaque environnement (SuperCollider, TidalCycles, Strudel...) porte une esthétique, une théorie de la musique ;
  • le sacrifice de l'expressivité immédiate au profit d'une expressivité prolongée/diffuse.

La « faiblesse expressive » pointée en Partie II n'est donc pas un défaut : c'est le prix d'un déplacement.

« Give us access to the performer's mind, to the whole human instrument. […]  » TOPLAP, Manifesto Draft, 2004.

Exemples musicaux

youtu.be/IatfZAIMU_M?t=2435s
youtu.be/qx7Fe8A19OA
youtu.be/akfnIxDjFus
youtu.be/wR5v3bpgtcU?t=152
youtu.be/38FUIsF726U

Merci